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Le son du VorteX Le son du VorteX

DEPUIS LE DÉBUT DU MOIS DE FÉVRIER, ILS FONT LE BUZZ ABSOLU SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX. Impossible de passer à côté de ces deux personnages vêtus de masques grotesques qui font peur aux enfants et de leur musique dissonante. Tout est déconnant ici, du nom improbable aux costumes absurdes, du projet musical ambitieux à l’univers esthétique barré. Et pourtant, ça marche formidablement bien. Mieux, ça cartonne.
Programmé aux Trans Musicales de Rennes en décembre 2023, où il a fait très forte impression devant le millier de spectateurs de la grande salle du Liberté, le duo formé du guitariste-bassiste Khn De Poitrine et du batteur Klek De Poitrine a enregistré à cette occasion une session filmée pour la très influente radio KEXP, qui se déplace à Rennes chaque année pour saisir les artistes émergents les plus prometteurs de la programmation du festival. Diffusée le 5 février sur YouTube, la session est rapidement devenue virale. Quand on a commencé à écrire cet article, 2 millions de visiteurs avaient regardé la prestation, elle compte à ce jour plus de 2,8 millions de vues au moment où on le termine (elle est aujourd’hui à 10 millions pour la mise en ligne de cet article sur le site — NDA). Une véritable folie s’est emparée de la Toile.
Des rumeurs absurdes ont commencé à courir. Certains ont prétendu que des illustres musiciens québécois se cachaient derrière les masques (faux). Des influenceurs musicologues (oui, ça existe) ont fait des retranscriptions de leur musique sur des vidéos d’analyse, d’autres ont filmé des vidéos de leur réaction devant le spectacle du groupe. Un journal est allé interviewer Raphaël Le Breton, l’artisan luthier responsable de la guitare à double manche façon Jimmy Page de Khn. Des forums ont été créés sur Reddit pour percer le secret de leur anonymat. Tout le monde donne son avis, tout le monde veut un morceau d’eux. Les dates de leur tournée de février ont été remplies, celles à venir sont déjà en partie sold-out. A New York et à Londres, les places se sont écoulées en quelques minutes. Le premier album du duo (“Vol.1”, sorti en 2024) est en cours de repressage pour la septième fois et s’échange pour des sommes folles sur Discogs (le tarif est même monté à plus de 1200 euros sur certains pressages). Les deux compères sont des bêtes curieuses que tout le monde veut voir. La télévision les invite et, sur les plateaux de la télévision québécoise, ils restent fidèles à leur espièglerie, répondant en borborygmes, avec des sous-titres qui leur prêtent des propos fantaisistes et nourrissent leur légende (ils ont 333 ans, annoncent vouloir jouer sur la lune en 2030, ce genre de choses).
Bref, Angine De Poitrine fait le buzz, et ce n’est pas près de s’arrêter étant donné que le nouvel album du groupe arrive le 3 avril et qu’il devrait ravir les fans (qui, de toute façon, connaissent plusieurs des chansons de l’album car elles figurent dans le KEXP). Pourquoi un tel engouement ? Parce que la proposition est folle. Il y a d’abord l’univers visuel, celui qui frappe immédiatement mais peut rebuter au premier abord. Les deux musiciens sont vêtus de costumes étranges et de masques en papier mâché au nez démesuré qui rappellent à la fois les géants de carnaval, le Muppet Show et les masques de tengu, le tout enrobé de motifs à pois noirs et blancs et de pyramides dorées. Musicalement, c’est une dinguerie. Le groupe construit ses morceaux par un jeu d’empilement et de boucles totalement fou : le guitariste, armé de sa guitare à double manche avec une basse en bas et une guitare microtonale en haut, a installé devant lui un impressionnant pédalier sur lequel se trouve un looper. Il enregistre ainsi au fil des morceaux des boucles de basse et de guitare qu’il empile les unes sur les autres avec une virtuosité impressionnante, tandis que le batteur élabore des rythmes complexes. Le résultat, une sorte de krautpunk qui rappelle les King Gizzard de l’époque “Flying Microtonal Banana” en plus minimaliste et dégénéré, démontre qu’on peut être à la fois expérimental et fun.
On a voulu savoir qui se cache derrière ces masques. On a eu la chance de les rencontrer quelques heures avant leur passage aux Trans, peu après cette session filmée qui a bousculé leur existence. Une interview menée devant la salle du Liberté, sous une pluie qui ne les incommodait guère où, sans leurs costumes, ils étaient anonymes au milieu de la foule. Seul leur parler québécois aurait pu les trahir car ces deux jeunes gens viennent du nord de la Belle Province, où la forêt règne. “On vient de Saguenay-Lac-Saint-Jean”, explique Khn, le guitariste aux cheveux longs, qui précise leur rencontre : “On est des amis d’enfance, On se connaît depuis qu’on a 13 et 14 ans respectivement. On s’est rencontré grâce à un pote commun avec qui je faisais de la musique. Un batteur, c’est une denrée rare. Dès qu’il y en a un qui arrive sur la map, on poppe chez eux !”. Klek, l’affable batteur, poursuit : “Une fois que Khn est venu chez nous, on a commencé à jammer et j’ai l’impression qu’on ne s’est plus jamais arrêté. C’est une phrase très, très simpliste, mais c’est vrai, c’est littéralement ça”. Khn enchaîne “Ce qui est particulier dans notre relation musicale, c’est qu’on a beaucoup joué étant très jeunes. Sans grandes ambitions, toujours dans un contexte super ludique, puis beaucoup dans l’improvisation spontanée. On n’a jamais vraiment fait de covers, on faisait soit de la compo, soit de l’improvisation, toujours avec beaucoup d’humour, beaucoup dans le rire. Ça a pris peut-être dix ans avant qu’on forme un premier projet ensemble. Puis on a roulé ce premier projet-là pendant dix ans avant d’avoir ce projet-ci. C’est une relation de longue date mais dont la fondation est ancrée dans le plaisir de créer et une certaine liberté créatrice”.
Leur relation est ainsi mue par l’envie de jouer au sens premier et de se surprendre l’un l’autre en permanence. Klek s’amuse : “Souvent, quand il y en a un qui est en train de travailler un riff, qui tient quelque chose, l’autre s’organise le plus possible pour faire quelque chose de vraiment surprenant juste pour que l’autre le regarde et fasse ‘Euh ? Qu’est-ce que tu fais ?’. Et à partir de là on étoffe”. Khn précise : “On se joue des tours en changeant le point d’ancrage rythmique, en amenant des idées super syncopées et à se dire ‘Alors tu te sens encore capable de la faire ton affaire ?’. Ça vient beaucoup d’avoir écouté du rock progressif, cette espèce de comique grotesque de l’ultra-complexité, cette espèce d’humour zappien. Notre trip musical a toujours été basé sur ça : il faut que ce soit surprenant et drôle. Quand on avait 15 ans, nos trips c’était ‘Allez, on essaie quelque chose’. On avait notre pote qui jouait de la basse, on lui disait ‘Tu vas nous jouer une walking bass atonale en triolets et puis moi je vais jouer en doubles croches par-dessus et la drum va alterner entre ternaire et binaire’. On s’amusait”. Klek en rit : “C’était éducatif. On a tellement exploré. On a fait tellement de choses qui n’avaient pas de sens qu’on a un peu touché aux barrières de chaque côté, et peu à peu, toutes les idées ont pris du sens”.
C’est cette absence de limites qui fait aujourd’hui d’Angine De Poitrine un groupe à part, imprévisible, avec cette façon rare d’allier musique savante et humour barré et cette volonté de faire un truc sérieux sans se prendre au sérieux. “Avec le sourire ! Comme Gentle Giant !”, s’exclame Khn qui cite ici un de ses points de référence principaux, auquel on pourrait ajouter Gong et King Crimson. “On a tout le temps eu un gros amour du pastiche. C’est peut-être pas nécessairement perceptible pour l’audience mais il y a des sections de pièces qui nous paraissent comiques parce qu’on y pastiche quelque chose. Ça peut être un passage à la Santana ou le riff d’‘Electric Avenue’ (d’Eddy Grant, nda), des références et clins d’œil assumés. C’est de l’humour ultra méta mais c’est trippant de voir que le monde embarque et apprécie, peu importe leur niveau de compréhension de nos blagues. Ils dansent dessus, c’est super de partager ça, de le vivre ensemble, même si parfois j’ai du mal à croire qu’on fasse ça et que le monde aime ça.”

Le projet Angine de Poitrine est né un peu par la force des choses, quand, peu de temps après avoir fait fabriquer sa guitare monotonale, le duo a été sollicité par un ami gérant de salle qui avait un trou de programmation. Les deux comparses se sont dit que, masqués, avec un autre nom et un autre style de musique, personne ne remarquerait que c’était le même groupe que la semaine précédente qui jouait. Bien leur en a pris et, peu à peu, le projet s’est conceptualisé pour aboutir à “l’orchestre Mantra-Rock Dada Pythago-Cubiste” qu’il affirme être aujourd’hui. Le nom Angine De Poitrine est venu très vite : “Au départ, l’idée c’était que la microtonalité peut donner l’occasion de faire des frictions harmoniques extrêmes” explique Klek. Ça fait mal, quasiment, de les écouter. On se disait qu’il faudrait trouver un nom pour ça. Moi, j’appelle ça de la musique d’abeille parce que ça sonne comme un insecte qui se promène autour de tes oreilles. Ça donne un genre de grincement, ça fait comme un pincement au cœur, un spasme. Ce genre de petit feeling anxiogène, comme une angine de poitrine”.
Quant à l’apparence visuelle, elle évolue au point d’être de plus en plus élaborée. “Au départ, on a essayé de créer l’univers, les personnages, pour s’inventer une liberté. Mais aujourd’hui, les fans sont très attentifs au lore”. Khn poursuit, “C’est juste un terreau fertile pour l’imagination. On s’amuse à se mettre des contraintes. La récurrence de certaines formes géométriques, les polka dots, tout cela trouve racine dans des choses plus ou moins absurdes. On essaie de créer un ensemble visuel intéressant. Dany, alias Tech de Poitrine, notre technicien, a eu l’idée de cleaner la scène. Il a eu l’idée de n’avoir plus aucun pied de micro sur la batterie mais d’avoir des choses plus subtiles. Pas d’amplificateurs sur scène. Les pédales sont branchées directement dans la console puis traitées en process avec des annulations, un peu à la manière de quelqu’un qui traiterait des pédales de préampli. C’est un peu surréaliste parce qu’il n’y a rien. Ça donne l’impression de voir un castelet de marionnettes”.
Tout ça, bien évidemment, est réalisé par des musiciens qui n’y voient absolument rien sous leur masque, dans un délire de restrictions qui vire au masochisme. “Total !” approuvent les deux en chœur. “Toute l’adrénaline que ça amène, les défis supplémentaires, les contraintes, on se nourrit de ça, avoue Khn. C’est ce qui rend l’entreprise extrêmement attrayante. C’est pas juste arriver comme ça relax en bermuda et puis brancher des trucs”. Et Klek d’ajouter en s’esclaffant : “Toutes nos idées viennent de la même place : “Si c’est cave, on est partants”. ★
Recueilli par Eric Delsart
Article publié dans Rock&Folk n°704.
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